Depuis ce jour, ma vie a complètement changé. La seule protection dont bénéficie un enfant, la protection familiale, a été inutile. Je me sens vide et en même temps remplie de ressentiments. Tout reste à l'intérieur. J'ai envie de frapper, de pleurer, de crier, mais rien ne sort. Rien du tout. Je me bloque, et j'essaye de ne plus y penser mais chaque nuit ce souvenir me hante, comme un parasite indestructible. Je ressens chaque nuit cette peur, cette angoisse, cette culpabilité. Oui, je me sens coupable, de n'avoir rien dit, d'avoir laissé les choses continuer alors que j'aurai pu y mettre un terme. Car après ce jour, il y a eu de nombreux autres jours. Parfois à quelques mètres d'elle, quasiment sous ses yeux, il met en pratique des attouchements. Il suffit qu'elle sorte de la pièce un petit moment et il n'hésite pas une seconde. Il essaye de m'embrasser ou de me toucher. C'est le déclic, je suis en présence du vice à l'état pur.
Chaque enfant à son passé, ses démons. Je me dis toujours que malgré ce qui s'est passé, j'ai eu de la chance qu'il ne soit pas allé plus loin. Mais ce petit jeu à duré plusieurs années. En grandissant j'ai parfaitement compris la notion de harcèlement, d'attouchements et mon dégoût n'en fût que plus immense. Mais qu'est-ce qui me répugnait? Ce qui m'était arrivé? La personne qui me l'a infligé? Ou moi-même, moi et mes secrets.
Je sens plus que jamais l'absence d'un chef autour de moi, l'absence de celui qui aurait pu me protéger. Celui qui l'aurait empêché d'agir. Les rares fois où je le voyais étaient un enchantement. Je sentais son amour, ce qui me manquait fortement. Je me sentais bien tout simplement, je crois que c'est cela le rôle d'un père. Il était tellement bienveillant à mon égard. Je suppose qu'il n'a pas toujours été bon, étant donné qu'il ne vivait pas avec moi, mais je m'en fichais. Tout ce qu'on aurait pu dire de lui m'importait peu, il avait toute mon affection, et toute ma confiance. Le seul qui était là pour moi. Le seul qui prêtait attention à mon existence.
Mais malheureusement je ne le vois qu'une seule fois par an si ce n'est moins. J'attends sans trop d'espoir car il arrive toujours quand je ne m'y prépare pas. Mais je ne me fais pas d'illusion, j'aime tellement ces moments qu'il est impossible qu'ils arrivent. Le malheur s'abat sur moi. Je me sens prisonnière d'un tourbillon où les mauvaises choses se mélangent et s'accumulent jusqu'à ce que j'étouffe. Je n'avais pas reçu de menaces directes de la part de cet homme lorsqu'il faisait sa; mais son regard renfermait la folie. Ce regard noir fixé en permanence sur ma liberté d'expression. Peut-être que si j'en parle les choses s'aggraveront, et je risquerai de mettre en danger des gens de mon entourage. Je préfère le silence. Je doute que quelqu'un puisse comprendre, j'ai plus peur d'avoir des reproches que du soulagement. J'ai même peur qu'on m'accuse de mentir, je n'ai aucune chance face à lui. Je ne suis qu'une pré-ado.
Peut-être que jaurai pu lui dire, lui en qui j'avais confiance, mais je craignais une réaction trop excessive qui l'aurait conduit derrière les barreaux. Je ne voulais pas qu'il arrive ce genre de chose par ma faute. Puis une partie de moi voulait s'en charger elle même. Je ne l'ai vu qu'une fois après ce qui m'est arrivé. Cette fois là était vraiment géniale pour moi, je retrouvais le sourire. Mais je n'ai vraiment pas eu le courage de tout dire. Puis il est reparti de nouveau, trop vite à mon goût.
J'attends une délivrance, un moyen d'échapper à tout sa. Je me dis que rien ne peut m'arriver de pire, et pourtant.... Ce soir on me convoque en urgence, réunion familiale. Je vois des visages tristes et désemparés. Je ne comprends pas. On s'avance vers moi, et on me dit qu'il s'est passé quelque chose de terrible. Il y a eu un accident, et la personne ne s'en est pas sortie. Je m'interrogeai, mais qui est-ce? Et on me dit que c'est lui, mon protecteur, qui a succombé, qui m'a quitté, qui s'en est allé définitivement. Je reste inerte, la réalité m'échappe, mon monde s'écroule. Ce n'est pas possible, j'ai du mal comprendre. Il ne peut pas m'avoir abandonnée ici, seule, sans défense. La seule personne qui est là pour moi, a disparu. Je ne peux m'y résoudre. Je n'y crois pas.
Le lendemain je me dis que j'ai rêvé, mais les mêmes visages tristes apparaissent. Une tragédie me frappe. Le jour de la mise en terre, je pleure et je réalise. Je comprends que c'est terminé, qu'il n'y a plus d'espoir, tout est fini. Je perds ma seule chance de pouvoir faire ma confidence, je perds mes défenses et par cette horrible évènement, je quitte l'enfance.